Agir global : vive la dette climatique !


Extrait d'un article paru dans Le Courrier de Genève le 16 janvier 2008. En lire plus...


Le mot sans l'action est vide - Proverbe Nasa, A. Escobar, Sentir-penser avec la terre


  Dans son dernier discours annonçant un nouveau mois de confinement, E. Macron se fait le relais du Pape François et évoque le besoin de solidarité ainsi qu’une annulation de la dette des pays africains, qui se trouvent particulièrement démunis face à la propagation du Coronavirus. Trop fort ce virus, qui génère des cessez-le-feu, une possible annulation de cette dette, odieuse, illégitime, qui est réclamée par nombre d’ONG internationales depuis des années tellement elle pèse sur les populations de ces pays ; qui induit des réflexions d’une ampleur inédite sur le besoin de « se réinventer » avec un foisonnement d’idées en provenance d’intellectuels, de chercheurs, de la société civile organisée, tous e-mobilisés, qui entendent prendre toute leur part dans le déploiement d’un projet participatif pour penser le monde de demain.


  Cet agir local est bien sûr fondamental. Il doit aller au-delà de la seule adaptation dont de nombreux penseurs, de H. Arendt au siècle dernier à C. Fleury aujourd’hui, pointent le rôle majeur dans les pires dérives totalitaires. Le besoin d’un autre récit, d’une véritable transformation de notre système en profondeur devient plus évident chaque jour, relayé avec d’autant plus de force par la société civile que celle-ci est prête depuis longtemps à l’entreprendre ; elle le réclame même à cor et à cri.


  Pourtant, ces mouvements qui fleurissent en ce printemps trop silencieux doivent absolument être accompagnés d’un agir global sans lequel ils risquent tout bonnement de faner, lorsque l’économie va redémarrer. Vous imaginez bien que c’est toute l’idée de changement clim-éthique et de celle de dette climatique que j’introduis aujourd’hui, que de contribuer à tenter d'éviter cela.


  De fait, beaucoup de ces mouvements sociaux ou environnementaux tels Occupy, Indignados, Nuit debout ou les gilets jaunes, tous porteurs d’un réel espoir, s’évanouissent bien trop rapidement dans les vapeurs du développement productiviste. Faute d’une véritable relience, comme l’évoque E. Morin ; d’un grand projet qui nous unisse tous, comme la recherche d’un monde devenant réellement commun. A la place, on voudrait nous enfermer dans un débat, mortifère, entre l’adaptation à une mondialisation débridée et un retour à une forme de local déjà populiste, bientôt nationaliste. Bien mauvaise pièce de théâtre nous dit N. Fraser qui a bien raison alors… Changeons d’anthropo-scène !


  Il est urgent d’entreprendre cette nouvelle grande transformation, tant l’ampleur des changements à venir – liés aux dérèglements climatiques combinés à l’effondrement de la biodiversité et au creusement des inégalités - sera autrement plus dramatique que l’actuelle crise sanitaire, aussi douloureuse soit-elle. Celle-ci nous force pour l’heure à l’adaptation ; nous renonçons à des libertés fondamentales, parce que nous les pensons nécessaires et provisoires. Nous en sortirons bientôt, espérons-le ; à l’aide d’un vaccin d’abord, puis grâce à l’injection dans le système de centaines, voire de milliers de milliards, pour aider la méga-machine économique à repartir. Il faudra bien que « quelqu’un » paie l’addition, du moins dans le système d’aujourd’hui : gare à la stratégie du choc !


  La question des dérèglements climatiques est d’une toute autre ampleur et il n’y aura pas de « simple » vaccin comme le disait F. Gemenne dans une tribune récente. Elle porte atteinte aux droits de l’homme et à ceux de la nature, réduisant petit à petit la liberté, des plus démunis aujourd’hui, de tous demain dans ce que le politiste B. Villalba nomme la contraction démocratique. Il ne s’agit plus de simples chocs face auxquels nous sommes invités à accroître notre résilience ! L’adaptation ne saurait suffire, d’autant que nous ne sommes pas tous égaux en la matière : les pays du sud et tout particulièrement, ceux du continent africain, sont les plus vulnérables alors qu’ils n’ont que très peu contribué au problème. C’est très exactement ce qui fonde le cœur de la dimension éthique du changement climatique et qui devrait fournir une raison majeure pour changer d’échelle et… tout changer.


  Parce que cette question climatique porte aussi en elle, une piste pour en finir avec ces injustices, qui va bien au-delà de la seule annulation de la dette des pays africains telle que glissée par le Président hier soir et plein d’autres avant lui, sans que jamais cela ne devienne effectif : je parle d’un changement véritablement clim-éthique.


  C’est que l’accaparement de l’atmosphère pour notre développement, ici au nord, a généré l’existence d’une dette climatique envers les pays en développement, largement supérieure à la dette du sud. C’est ce que je vous invite à découvrir aujourd’hui avec ce quatrième chapitre. Sa reconnaissance pourrait à la fois, dans l’urgence, aider les pays du sud à affronter cette crise sanitaire face à laquelle ils sont fort démunis, et à moyen terme, contribuer à renverser la fameuse stratégie du choc qui nous guette.


  Bien au-delà de cette crise sanitaire et d’une possible annulation de cette dette africaine, l’inversion des créditeurs et des débiteurs entre les deux hémisphères que génère cette dette climatique – qui constitue le quatrième retournement que je vous propose dans ces pages - permettrait de rééquilibrer les pouvoirs entre le nord et le sud ; de rétablir une confiance depuis longtemps entamée à la suite de l’esclavage, de la colonisation puis de l’explosion de cette dette dans les années 80, associée au pillage des ressources de ce continent. Chez nous, cette dette climatique implique également de repenser notre rapport à la nature, à la technique, à la production de connaissances ; notre rapport au travail, au temps. Au sens tout simplement.


  Cette piste me semble propice à la transformation globale qu’exigent notre situation actuelle comme cette dimension clim-éthique. A nombre de retournements qui devront se faire jubilatoires pour nous donner l’en-vie, le courage de mettre en branle notre intelligence collective au service d’un projet plus grand que nous, mais qui ne soit ni un empire, ni un tyran ou la machine : la recherche d’un monde commun me parait autrement plus mobilisatrice. Trouvons les moyens de combiner toutes ces idées, à toutes les échelles, pour ne pas repartir comme avant. Métamorphose, nous dit E. Morin : c’est encore plus beau que la transformation.


Pour une action qui accompagne le mot : Partie II, Chapitre 4

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