Un petit exercice de lucidité...



Quelque chose est en train d'arriver - R. Gori, L'individu ingouvernable


Je l’sais bien. La période que nous traversons est plutôt difficile, même s’il se passe plein de choses du côté des solidarités, sur lesquelles nous pourrons nous appuyer, après. Plus dur encore : quand nous sortirons du Covid-19, la situation économique, sociale, environnementale sera toujours aussi insoutenable. Malgré tout, et même en ce moment, il nous faut chercher des lueurs d’espoir et peut-être plus encore, une vraie perspective d’avenir. J’ai évoqué l’idée d’inverser la stratégie du choc chère à Naomie Klein, en profitant de ce Grand Stop pour penser collectivement un tel retournement.


  C’est bien l’objet de cet essai que de proposer un autre récit pour contribuer à rouvrir un futur, rendre plus désirable notre présent et celui des générations à venir. D’ailleurs, sa première partie est intitulée « De la dépression à la jubilation ». Il me semble que nous en avons grand besoin ces temps-ci. Il s’agit de trouver l’envie, le courage, la puissance même, collectivement, d’entreprendre une nouvelle grande transformation. Et d’aller les débusquer là, maintenant, dans ces temps certes difficiles mais avant que nous soyons réellement au fond du trou ou en considérant que nous y sommes déjà. Inutile de creuser plus profondément, vous ne trouvez pas ? Pour proposer cet autre récit, que nous commencerons d’entreprendre peu à peu au cours du chapitre 3 en fin de semaine, il nous faut cependant nous livrer à un petit exercice de lucidité.


  En voici les raisons, à mon sens. Tout d’abord, de nombreux ouvrages fleurissent depuis quelques années, qui visent à nous redonner le moral, tant d’un point de vue individuel (tout le courant de la pensée positive par exemple) que collectif, en tentant de nous démontrer que le monde n’a jamais été aussi sûr qu’aujourd’hui, avec les effets bénéfiques du développement sur le bien-être d’une fraction grandissante de la population mondiale (allongement de l’espérance de vie, diminution des mortalités infantiles, de celles liées à des maladies, des conflits etc…). Ce qu’ils nous disent ? C’est que non, ce n’était pas mieux avant et que nous devons nous armer de patience : tout ira bientôt pour le mieux, dans le meilleur des mondes. S’il me semble vrai qu’on ne bâtit rien sur la peur et que l’on a besoin de se faire du bien, ces visions béates - voire négationnistes – de l’évolution de notre monde au cours des dernières décennies me paraissent des plus dangereuses. De tels discours auraient fort bien pu être tenus au début du XXème siècle et l’on sait tous ce qu’il en est advenu. Lucidité donc.


  A l’opposé, il existe aujourd’hui tout un pan de littérature qui nous parle de catastrophisme et de collapsologie. Les constats sont tous les mêmes, à l’opposé du déni évoqué à l’instant ; ils rejoignent ceux que vous avez pu lire dans le premier chapitre de cet essai. La situation est telle qu’elle nous conduit tout droit à l’effondrement, celui-là même anticipé il y a un demi-siècle par le Club de Rome. Ceux qui en parlent sont courageux, ils cherchent même des techniques pour rendre cette problématique moins anxiogène. Jean-Pierre Dupuy parle de catastrophisme éclairé pour tenter de tout faire pour l’éviter ; la catastrophe. Pablo Servigne et ses collaborateurs qui popularisent l’idée de collapsologie développée par l’Institut Momentum (Y. Cochet, A. Sinaï) font des efforts pour passer du survivre au vivre entre leurs deux ouvrages sur la fin du monde, dans et après l’effondrement. Même si je partage la nécessité de ces efforts et le potentiel transformateur de ce passage à la collapsosophie, il me semble néanmoins qu’ils sous-estiment l’ampleur de la barbarie qui ne manquera pas de survenir en cas de réel effondrement. Parce que même si tous les signaux sont au rouge, nous n’y sommes pas encore : il faut rappeler que les scénarios du club de Rome anticipent une diminution de moitié de la population mondiale, bien avant le milieu de ce siècle !


  L’exercice de lucidité que je vous propose part donc de ce désir qui est le mien : penser la transformation avant l’effondrement, pour éviter la barbarie. Je vous ai dit qu’il n’était pas utile de creuser plus profondément pour aller puiser tout le courage, les solidarités, dont nous avons grand besoin. Il me semble que sans même parler de cet effondrement, dont la disparition du papier toilette dans nos supermarchés dévalisés pour cause de Covid-19 n’en constitue qu’un petit aperçu, il y a déjà des évolutions dans nos façons de penser notre rapport à l’autre, au politique, à la nature comme à l’essence même de notre espèce, pour beaucoup fondées sur le refus de la limite, qui peuvent nous conduire au pire. Comme le dit si bien R. Gori, "quelque chose est en train d'arriver".


  Dans cet essai, refusant à la fois le déni et cette idée de réel effondrement, je tente de me glisser dans une voie certes médiane, qui me semble cependant plus transformatrice que ces chemins extrêmes. Dans ce chapitre 2, j’entends ainsi pousser dans leurs derniers retranchements, les limites que nous refusons d’accepter, pour voir où cela nous mène : la fin de la démocratie, la fin de la nature ; la fin de l’Homme aussi, du moins tel que j’aimerais pour ma part – et je crois que nous sommes encore nombreux – le voir poursuivre son aventure, profondément humaine mais dans un rapport probablement renouvelé à la nature, à la technique, au sens tout simplement. Il ne s’agira pas de science-fiction : je montrerai en quoi nous nous en approchons presque imperceptiblement ; comment le changement climatique, combiné au creusement des inégalités et à l’actuel repli sur soi observé dans de nombreuses régions du monde, pourrait nous précipiter vers ces tristes fins. In fine, même si les idées de démocratie autoritaire, de géo-ingénierie globale et de transhumanisme peuvent sembler encore bien éloignées - voire totalement irréalistes pour ne pas dire irréelles - nous nous interrogerons ensemble sur le sens à donner à l’existence-même de tels récits.


  Voilà, c’est donc à cet exercice de lucidité que je vous convie avec ce deuxième chapitre, en nous éloignant de la lumière du réverbère. Un petit détour du côté obscur, qui reflète probablement mes peurs liées à l’imperceptible bruit des bottes et au silence assourdissant des machines. Il me parait très important de trouver le courage de cette lucidité avec en tête, cette perspective de rouvrir le futur en utilisant le délai qui nous est encore imparti. Si vous êtes un peu déprimés en ce début de semaine par la situation ambiante, vous pouvez attendre le chapitre 3 vendredi pour voir comment nous ferons de ce délai, une chance, et revenir sur celui-ci lorsque vous vous sentirez un peu trop optimiste ;-)


  Vous voyez, nous ne sommes pas encore en dictature !


  Si vous êtes partants pour cet exercice : Partie I, Chapitre 2 – Histoires de fins


  Bonne lecture et à vendredi pour commencer à bâtir un autre récit.

  D’ici là… Portez-vous bien !


Olivier


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