Pour une Unis-vers-cité !



Eloge du pas de côté

P. Ramette - Le voyage à Nantes



« Où est passée la sagesse que nous avons perdue dans la connaissance ? Où est passée la connaissance que nous avons perdue dans l’information ? » - T.S. Eliot


  Sur le chemin de l’accroît-sens que nous tentons de tracer, nous allons aujourd’hui nous arrêter sur les bancs des amphithéâtres et derrière les pupitres de la salle de classe. Nous allons parler de recherche et d’éducation, les deux étant sensés jouer un rôle majeur dans cette révolution des savoirs que nous sommes supposés traverser, après celles de l’agriculture et de l’industrie.


  De tous temps, les relations entre la science et la société ont été tumultueuses, entre crainte et admiration, entre la pénicilline et Hiroshima. Aujourd’hui encore, on le voit bien avec cette crise du Covid-19, c’est complexe. La science, médicale en l’occurrence, fait l’objet de controverses et chacun peut l’observer en train de se faire : c’est vrai sur la question de traitements comme la chloroquine, bien sûr, mais ça l’est également sur celles des tests, des masques, du tracking, du déconfinement, j’en oublie probablement. Au-delà des seuls médecins, des spécialistes de nombreuses disciplines sont amenés à donner leur avis : juristes, économistes, sociologues, philosophes, spécialistes de l’éthique… Les citoyens interpellent ces chercheurs, posent mille questions, attendent des réponses. Des certitudes. La vérité presque…


  Comme le titraient Michel Callon et ses collaborateurs dans un de leurs ouvrages, il nous faut aujourd’hui « agir dans un monde incertain » et la science se doit d’évoluer pour appréhender autrement, ce monde devenu de plus en plus complexe à mesure que nous essayons de le comprendre, et que nous le titillons chaque jour davantage : Gaïa est devenue chatouilleuse nous dit Isabelle Stengers, avec les coups que nous lui infligeons. Il n’est d’ailleurs pas anodin, en cette période délicate, que ce soit dans le domaine du soin, que la science ait commencé à s’ouvrir de plus en plus vers la société, dans une espèce de mouvement inverse à celui qui l’a faite s’enfermer dans les laboratoires. Nombreux sont ceux aujourd’hui, qui prônent la fin de cet autre grand partage, après celui entre l’Homme et la Nature ; cette fois entre la science et la société. Les deux n’étant pas déconnectés, nous l’avons vu au cours de notre petit exercice de lucidité.


   J’ai montré au chapitre précédant qu’il ne fallait certainement pas compter sur le tout-technologique pour nous tirer de ces mauvais pas qui nous ont conduit au bord du précipice. Bien sûr, le monde est incertain mais il y a quand même deux ou trois choses que l’on sait, en particulier, pourquoi nous en sommes là, et où nous n’avons aucune envie d’aller. Moi en tous cas (voir les histoires de fins, chapitre 2). Ce qui me semble certain, c’est qu’au-delà de l’actuelle adaptation (à la mondialisation, au changement climatique, aux inégalités même…), nous avons besoin d’un autre récit, d’une nouvelle grande transformation. Ce qui est incertain par contre, c’est la façon de l’entreprendre et plus encore… l’endroit où elle nous mènera. Je crois qu’il y aura autant d’endroits que de lieux où l’on pourra l’expérimenter.


   Pour avancer dans cette incertitude aujourd’hui, il nous faut penser ce que nous faisons. Développer cette pensée complexe, cette relience chère à Edgar Morin, comme une résistance fondamentale à toutes les fermetures d’aujourd’hui. Ces fameux ismes. Je vais montrer dans ce chapitre que pour accompagner notre recherche d’accroît-sens, il va falloir que la recherche elle-même se transforme en profondeur. Elle doit se faire davantage transverse, interdisciplinaire comme on dit, en particulier entre les grands champs que sont les sciences de la nature et les sciences humaines et sociales. Elle va devoir se faire transdisciplinaire, au sens d’une interaction complètement renouvelée avec la société : sinon à égalité de savoir, du moins à égalité de contribution nous dit Jacques Rancière. Elle va devoir renouer avec le Politique, au sens noble du terme, et ne plus avoir peur de se rendre utile, au sens encore plus noble : celui de contribuer à la recherche de ce monde commun après lequel nous courons, en attendant de naviguer, depuis le début de ces pages.


   Il me faut l’avouer d’emblée : l’université, tout comme l’école, n’est pas vraiment adaptée pour aller dans cette direction, ni du point de vue de la recherche, ni du point de vue de la formation. Edgar Morin et Noam Chomski en parlent même comme de la haute crétinisation ou de la production de médiocrité. Il me semble qu’il faut entendre dans ces critiques, davantage d’amour frustrée que de pure dénonciation. Il faut entendre ici, l’université comme symbole de l’enseignement supérieur et de la recherche n’est-ce pas ; il est aisé d’y inclure les organismes de recherche et les écoles d’ingénieurs, tous sont logés à la même enseigne, qui privilégient la discipline, l’excellence, la compétition. De fait, nous allons voir qu’il va nous falloir faire l’éloge de la transgression pour aller dans le sens de… l’accroît-sens de la recherche elle-même, si elle veut réellement prétendre pouvoir accompagner cette grande transformation.


   Je montrerai que la transgression elle-même ne sera pas suffisante : il va falloir que l’université se transforme en profondeur, qu’elle se fasse unis-vers-cité. L’idée, c’est de lui confier une troisième mission, en sus de la recherche et de l’enseignement : la participation à la vie de la cité ; qui peut se faire montagne ou fleuve, plaine agricole ou zone côtière. Le territoire quoi. Penser le rôle du chercheur dans les grands débats de société qui nous occupent. Penser le rôle de l’université sur son territoire justement. Et la transformer. Le transformer. Nous transformer.


   Au-delà de la transgression, nous ferons surtout l’éloge du pas de côté et c’est pourquoi ces deux sculptures de P. Ramette nous accompagnent dans cette introduction au chapitre 8. Parce que pour tendre vers cette interdisciplinarité, vers cette transdisciplinarité, il faut, je le crois, donner envie à chacun et lui permettre de faire ce pas de côté. Que le système favorise la sortie de notre « zone de confort ». Que l'on accepte notre incomplétude, dans ce que D. Pestre nomme une « politique assumée de l’ignorance ». Il n’y a qu’ensemble que nous nous en sortirons, parce que nous sommes tous différents et complémentaires. C’est la bonne nouvelle du jour ! Enfin, bonne nouvelle… Encore une fois, il y aura besoin de cette transgression, de beaucoup d’indiscipline nous dit D. Wolton.


   Je crois profondément que le jeu en vaut la chandelle : il en va de notre liberté. Car ne perdons pas de vue notre cheminement : nous sommes en quête d’accroit-sens pour lutter contre la contraction démocratique. Le délai est court mais même dans l’urgence, nous ne devons en aucun cas perdre le sens. Nous allons le voir, après un détour sur les bancs de l’école où nous suivrons J. Dewey et T. Ingold pour parler d’attention et d’expérience - d’expérimentation même, qui nous sera des plus utile pour la suite - nous reviendrons sur les bancs des amphithéâtres pour discuter de la connaissance. Non plus la connaissance pour la croissance mais la co-naît-sens pour l’accroît-sens. Cela impliquera une transformation majeure dans l’habituel triptyque de cette connaissance, entre recherche, formation et innovation.


   Je n’en dis pas plus. C’est lié à l’idée d’unis-vers-cité. C’est lié à notre huitième retournement que nous entreprendrons au cours de ce chapitre, pour hybrider les connaissances plutôt que nous hybrider avec la machine… J’en ai déjà trop dit mais c’est juste au cas où vous n’auriez pas le courage de tout lire. L’idée, c’est bien de revenir de la connaissance à la sagesse, pour finir avec la citation de T.S. Eliot avec laquelle j’ai ouvert ce billet. Etonnant pour parler de transgression non : le pas-sage de la connaissance à la sagesse… Le truc, c’est que tout ceci n’est pas reposant, c’est certain. Surtout, c’est extrêmement chronophage. Mais c’est une autre histoire…


    En attendant le chapitre 9 de vendredi, assez pour aujourd’hui : Partie III, Chapitre 8



Eloge de la transgression

P. Ramette - Le voyage à Nantes

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